Aujourd’hui, des milliers d’automobilistes traversent le pont de Frans sans imaginer qu’il fut autrefois emprunté par un train à vapeur. Pourtant, au début du XXe siècle, un tramway reliait Villefranche-sur-Saône à Jassans, ouvrant la porte à tout un réseau de petites lignes ferroviaires dans l’Ain. Retour sur une page méconnue de l’histoire locale.
En 1903, le train franchit la Saône
Nous sommes le 23 juin 1903. À Villefranche-sur-Saône, un nouveau moyen de transport vient compléter le paysage ferroviaire : le tramway reliant la ville à Jassans, de l’autre côté de la Saône.
À l’époque, les transports n’ont évidemment rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. Les automobiles sont encore rares, les déplacements s’effectuent principalement à pied, à cheval, en voiture attelée ou par le train.
L’arrivée de cette liaison ferroviaire constitue donc une nouveauté appréciable pour les habitants, les commerçants et les voyageurs.
Mais attention, n’imaginons pas un tramway électrique semblable à ceux qui circulent aujourd’hui dans les grandes villes. Il s’agit d’un petit chemin de fer à voie métrique, utilisant notamment des locomotives à vapeur.
Un véritable petit train, en somme !
Le pont de Frans, passage obligé du tramway
Pour comprendre cette histoire, il faut s’intéresser à un ouvrage que les habitants connaissent toujours : le pont de Frans.
Avant 1834, traverser la Saône à cet endroit nécessitait d’emprunter un bac. Un premier pont suspendu fut ensuite construit, facilitant les échanges entre les deux rives.
Mais à la fin du XIXe siècle, les besoins évoluent. L’ancien ouvrage ne répond plus aux exigences de la circulation, notamment avec l’arrivée envisagée du chemin de fer.
Un nouveau pont métallique est donc construit et ouvert en 1902.
Avec ses trois travées et sa grande structure métallique, il devient un élément essentiel de la liaison entre Villefranche et Jassans.
Dès l’année suivante, le tramway peut franchir la rivière.
Pendant plus de trente ans, le pont de Frans verra ainsi passer des convois ferroviaires, jusqu’en 1937.
Voilà une image qui paraît bien difficile à imaginer lorsqu’on emprunte aujourd’hui cet axe routier !
Un petit tramway connecté à un immense réseau
La liaison entre Villefranche et Jassans peut sembler bien modeste à première vue. Quelques kilomètres seulement séparent les deux communes.
Mais son intérêt dépasse largement ce simple trajet.
Du côté de l’Ain, Jassans constitue un point de connexion avec les lignes des Chemins de fer économiques du Sud-Est, qui desservent notamment Trévoux, Châtillon-sur-Chalaronne et Bourg-en-Bresse.
Ces voies ferrées secondaires se développent à la fin du XIXe siècle pour relier les petites villes et les campagnes aux principaux centres économiques.
Du côté de Villefranche, les voyageurs retrouvent également les Chemins de fer du Beaujolais, un autre réseau qui dessert notamment Beaujeu, Monsols et Tarare.
La cité caladoise se trouve ainsi à la rencontre de deux ensembles ferroviaires régionaux.
Il ne s’agit pas nécessairement de voyager d’un bout à l’autre sans changer de train, mais ces connexions ouvrent de nouvelles possibilités de déplacement.
À une époque où posséder une automobile relève encore de l’exception, ces petites lignes jouent un rôle important dans la vie quotidienne.
Elles permettent de rejoindre les marchés, de se déplacer pour travailler, de visiter sa famille et de favoriser les échanges commerciaux entre les territoires.
Le temps des « tacots »
Les petits trains départementaux ont marqué plusieurs générations d’habitants.
Dans le Beaujolais, on les surnomme volontiers les « tacots ».
Le terme évoque ces convois modestes, dont la vitesse et le confort étaient bien éloignés de ceux des trains modernes.
Le voyage pouvait prendre du temps, mais il offrait une possibilité de déplacement nouvelle à une population encore largement rurale.
Ces chemins de fer secondaires participaient aussi à la transformation économique du territoire. Les marchandises pouvaient circuler plus facilement, tandis que les bourgs desservis se rapprochaient des grandes villes.
Pour autant, l’aventure ne sera pas éternelle.
Au fil des décennies, l’automobile et les services d’autobus se développent. La route gagne progressivement du terrain face aux petits réseaux ferroviaires, souvent coûteux à entretenir.
Les Chemins de fer du Beaujolais cessent leurs activités en 1934.
Quelques années plus tard, en 1937, le tramway ne traverse plus le pont de Frans.
Une époque s’achève.
Que reste-t-il aujourd’hui de cette histoire ?
Plus d’un siècle après l’ouverture de la liaison, difficile d’imaginer des rails et une locomotive à vapeur dans les rues de Villefranche.
La voie ferrée a disparu et son ancien parcours s’est progressivement fondu dans les transformations de la ville.
Pourtant, un témoin majeur de cette aventure existe toujours : le pont de Frans lui-même.
Construit juste avant l’arrivée du tramway, cet ouvrage métallique reste un lien quotidien entre Villefranche et Jassans.
Les cartes postales anciennes, les plans ferroviaires et les archives permettent également de retrouver quelques traces de cette époque.
Certaines photographies montrent les installations ferroviaires de Villefranche et les petites gares du réseau de l’Ain.
De quoi redécouvrir un paysage urbain et des habitudes de déplacement aujourd’hui oubliés.
Et peut-être existe-t-il encore, dans les albums de famille du Beaujolais, des photographies inédites de ces petits trains ?
Une histoire à redécouvrir
L’histoire du tramway entre Villefranche et Jassans rappelle combien notre territoire a évolué en un peu plus d’un siècle.
Avant les voitures omniprésentes et les grands axes routiers, les petites lignes ferroviaires reliaient les communes, traversaient les campagnes et franchissaient la Saône.
La prochaine fois que vous emprunterez le pont de Frans, imaginez un instant une petite locomotive à vapeur avançant sur ses rails, entre les deux rives.
Et vous, connaissiez-vous l’existence de ce tramway ? Avez-vous conservé des cartes postales, des photographies ou des souvenirs familiaux des anciens trains du Beaujolais ?
N’hésitez pas à partager vos découvertes avec Le Petit Beaujolais !